Ou comment la vie d’un philosophe nourrit sa pensée (et la nôtre) et vice versa (pour nous aussi)

1. Le bannissement comme commencement

Illustration: Nelly Damas pour Foliosophy

Gilles Deleuze: Spinoza, Philosophie pratique

Le cas de figure du penseur qui a payé de sa vie ou de sa liberté la portée séditieuse de ses écrits ou de ses recherches est bien connu. Les exemples sont nombreux, souvent célèbres parce qu’on trouve parmi eux une majorité de savants ou de philosophes dont on comprend plus tard que leurs travaux ou leur action annonçaient une époque nouvelle, un seuil à partir duquel plus rien ne serait comme avant.

Dans cette fresque des penseurs maudits de leur temps et reconnus plus tard comme les balises essentielles de l’histoire de la science, il en est un dont le destin détonne. On dit de Baruch Spinoza (1632–1677), qu’il aurait fait l’objet d’une tentative d’assassinat par un inconnu qui l’attendait à la sortie de la Synagogue ou du théâtre, c’est selon, suivant les différentes versions des biographes qui s’inspirent fortement les uns les autres à partir d’un récit initial. Cette tentative d’assassinat n’aura heureusement ruiné que son manteau, philosophiquement conservé ensuite par le philosophe pour mémoire des incertitudes du monde.

Who tried to kill Spinoza ? Jewish Review of Books

Véridique ou non, cette anecdote ne constitue qu’un fait divers mineur à côté de l’événement fracassant que constitue, en 1656, pour le jeune homme intégré dans la communauté juive d’Amsterdam, son excommunication dans une déclaration demeurée célèbre:

Manuscrit du Herem de Baruch Spinoza

Les messieurs du Mahamad (l’autorité juive particulière aux Juifs d’Amsterdam) vous font savoir qu’ayant eu connaissance depuis quelques temps des mauvaises opinions et de la conduite de Baruch Spinoza, ils s’efforcèrent par différents moyens et promesses de le détourner de sa mauvaise voie (…) tout cela ayant été examiné en présence de messieurs les Rabbins, les messieurs du Mahamad décidèrent avec leur accord que ledit Spinoza serait exclu et retranché de la nation d’Israël à la suite du Herem que nous prononçons maintenant en ces termes:

A l’aide du jugement des saints et des anges, nous excluons, chassons, maudissons et exécrons Baruch Spinoza avec le consentement de toute la sainte communauté d’Israël (…) Qu’il soit maudit le jour, qu’il soit maudit la nuit, qu’il soit maudit pendant son sommeil et pendant qu’il veille (…) Que son âme soit saisie de la plus vive angoisse au moment où elle quittera son corps, et qu’elle soit égarée dans les ténèbres et le néant.

Que son nom soit effacé dans le monde et à tout jamais et qu’il plaise à Dieu de le séparer pour sa ruine de toutes les tribus d’Israël en l’affligeant de toutes les malédictions que contient la Torah.

C’est en ces termes que, le 27 juillet 1656, Baruch Spinoza est exclu de la communauté des Juifs d’Amsterdam dans laquelle il a été élevé et fait ses études. Contre quoi, sinon contre un fort esprit, prononcer une excommunication aussi virulente? Le terme de Herem, radical en effet, signifie “destruction”, “anéantissement”. Envoyé dans toutes les villes d’Europe où il y avait des communautés juives, ce Herem, qui n’a pas effacé le nom de Spinoza de la surface de la terre comme on sait, demeure toujours actif techniquement: en 1948, Ben Gourion a tenté de le faire lever, mais les Rabbins de l’Israël moderne s’y sont opposés. En 2012, le grand Rabbin d’Amsterdam, Pinchas Toledano, a examiné à son tour le « cas Spinoza ». Le problème est que, pour lever un Herem, il faut, de la part de la personne visée, l’expression d’un repentir véritable et sa volonté de réintégrer la communauté. Outre qu’il s’agit d’une quête hasardeuse, trois siècles et demi plus tard, on le concèdera, les textes de Spinoza laissés à la postérité attestent de ce que ni l’une ni l’autre de ces conditions n’aurait été satisfaite. En juillet 2013, considérant que l’excommunication a été indifférente au philosophe jusqu’à son dernier souffle, le grand Rabbin a rendu sa sentence en considérant qu’il n’y avait pas lieu de lever le Herem.

Pinchas Toledano livrant ses conclusions sur le cas Spinoza

On sourira peut-être du sérieux de ces débats sur le sens du maintien d’une décision aussi révolue que celle de l’excommunication, qui plus est concernant un philosophe dont notre XXI siècle découvre progressivement l’importance pour penser les sciences humaines aujourd’hui. Pourtant, cette excommunication a sans doute joué un rôle majeur dans l’élaboration de la philosophie de Spinoza, qui tient pour une bonne part dans la rupture vécue, dont il a pris acte non sans danger pour lui et sans jamais revenir en arrière.

Comment un jeune homme de 24 ans, juif portugais, né à Amsterdam, qui n’a rien publié encore, a-t-il pu déclencher de pareilles foudres, rarement activées par l’autorité juridique propre à la communauté juive?

Samuel Hirszenberg, Le Bannissement de Spinoza

La réponse est à chercher dans les mêmes raisons qui ont fait que les plus grands penseurs européens de l’époque, comme Bayle ou Leibniz, ont également pris par la suite leurs distances de ce confrère hors normes, pour les mêmes raisons que Spinoza a dû faire face aux accusations d’athéisme venant de partout à partir du moment où sa première oeuvre sera publiée. Il s’en est d’ailleurs défendu, avec la dernière des vigueurs tant la méprise était considérable: ce que Spinoza ébranle n’est rien d’autre que le Dieu des prêtres et son exploitation directe, à savoir le potentiel asservissant des dogmes religieux.

Des huit oeuvres de Spinoza, une seule a été publiée à son nom et de son vivant: Les Principes de la philosophie de Descartes. Une autre de ses oeuvres, le Tractatus Theologico Politicus (TTP) a été publiée en 1670, soit de son vivant, mais sans nom d’auteur et sous un autre titre. Pour faire bon poids, le texte est écrit en latin comme le titre le laisse entendre, et pas en hollandais, pour écarter les ennuis que le philosophe, dont la devise fut “caute” (prudence), aurait encourus s’il n’avait eu recours à une langue savante.

Tous les autres textes, dont son inégalable Éthique, ne seront publiés qu’en 1677, par ses amis, au lendemain de sa mort.

Frappé de Herem, Spinoza est contraint d’abandonner la conduite du commerce légué par son père qu’il menait avec son frère Gabriel. Personne n’a plus en outre le droit de lui enseigner quoi que ce soit ni d’être enseigné par lui. A côté du polissage de verre de lunettes et de télescope, qui lui assurera une subsistance, Spinoza fait de cet événement l’opportunité de se consacrer définitivement à l’étude et choisit de vivre modestement. L’un de ses biographes principaux, Jean Colerus, ministre luthérien de la paroisse de la Haye où Spinoza a passé ses dernières années, occupera, quelques années après le décès de ce dernier, l’appartement du philosophe encore tenu par les mêmes logeurs qui lui permettront de nourrir sa biographie. Colerus insiste sur le fait que Spinoza aurait aisément pu éviter ce bannissement, étant donné que la communauté rabbinique, comme le dit le préambule du Herem, a tout tenté pour éviter cette rupture.

Johannes Colerus

Colerus raconte que les Rabbins auraient proposé mille florins au futur philosophe pour apparaître, de temps en temps, dans leur synagogue. Spinoza aurait déclaré que: « quand bien même ils lui en auraient proposé dix fois autant, il n’eût pas accepté une telle hypocrisie parce qu’il ne cherchait que la vérité et non l’apparence ». Spinoza aurait pu éviter cette mise à ban, aurait pu en appeler contre la dureté de la sanction, mais ç’aurait été au prix de sa pensée. Il n’en a rien fait, n’a pas usé de ce droit. Il est simplement parti. Lucas, un autre biographe et ami de Spinoza, lui attribue ces paroles: « A la bonne heure, on ne me force à rien que je n’eusse fait de moi-même si je n’avais craint le scandale. Mais puisque on le veut de la sorte, j’entre avec joie dans le chemin qui m’est ouvert… »

Est-ce à dire que cette décision lui fut facile? Rien de moins sûr. Le Traité de l’Amendement de l’Intellect, premier de ses ouvrages, inachevé et publié à titre posthume, donne une information étonnante sur la nécessité qu’a ressentie son auteur de trouver, à ce moment de sa vie, une connaissance suffisamment certaine pour, notamment, dégager une « méthode » qui constitue un vrai bien tel que « une fois découvert et acquis, il jouisse d’une joie continuelle et suprême pour l’éternité »:

« Je me voyais en effet ballotté en un périple suprême et contraint de chercher de toutes mes forces un remède, fût-il incertain, tout comme un malade souffrant d’une maladie mortelle, qui, lorsqu’il prévoit une mort certaine si on y applique un remède, est contraint de le rechercher de toutes ses forces, fût-il incertain, vu que toute son espérance se trouve en lui ».

Comprenons: trouver une raison de vivre si puissante qu’elle puisse faire contre-poids au bannissement, sinon rien. Si Spinoza a été banni pour ses pensées en gestation, c’est sans nul doute dans la violence du bannissement qu’il a dû aller chercher leur maturation ensuite. La chance a alors été donnée à la postérité de bénéficier de l’apport d’un penseur nourri aux deux pensées religieuses de l’occident, le christianisme et le judaïsme.

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