Le nombril de la discorde

On peut se moquer ou s’indigner des tee-shirts de la honte comme de la tenue républicaine de Blanquer : peu importe. Quoi qu’on fasse, on manifeste que la question de la tenue vestimentaire dans le cadre scolaire est une question on ne peut plus sérieuse. Sans quoi elle ne diviserait pas.

L’essentiel du débat repose sur une idée pivot, une idée pourtant mal explicitée, qui pour cette raison ne peut se révéler que conflictuelle : l’idée de tenue adéquate. On a entendu des comparaisons invraisemblables pour expliciter cette notion, à savoir qu’on ne se rend pas à la messe en bikini, parce que le bikini n’est pas en adéquation avec la célébration religieuse. Pas adéquate, c’est-à-dire pas « égale » à son objet (c’est l’étymologie), pas exactement proportionnée à son objet, pas adaptée à son but (c’est la définition). Si on comprend ce que peut signifier cette adéquation quant à l’église et au maillot de bain (mais où le maillot de bain est-il adéquat en dehors de la plage et de la baignade ?) on sait bien, en revanche, que les règles qui président à l’acceptation des fidèle.E.s dans une église italienne (tête, épaules et jambes couvertes) ne valent pas dans une église genevoise. Parce que même si le rapport d’adéquation qui doit exister entre deux entités paraît inscrit dans les choses elles-mêmes, il est en réalité planté dans notre seul regard et dans l’ordre que nous voulons voir régner entre ces entités. En clair, il n’y a pas de tenue adéquate « en soi », en dehors des convenances que, par principe ou par fidélité (par adéquation ?) à nos valeurs, nous voulons voir respecter.

En clair, il n’y a pas de tenue adéquate « en soi », en dehors des convenances que, par principe ou par fidélité (par adéquation ?) à nos valeurs, nous voulons voir respecter.

C’est dire que parler de « tenue adéquate », comme ça, dans le vide, sans énoncer les éléments de l’adéquation n’a à proprement parler aucun sens. Et s’il arrive, assez souvent, qu’on comprenne tous ce que signifie, une solution « adéquate », un plan adéquat, un financement adéquat, une définition adéquate, ou quoi que ce soit du genre, c’est parce que l’implicite partagé autour de l’égalité de l’équation dans ces situations est suffisant pour qu’on puisse s’entendre. En revanche, lorsqu’une règle repose tout entière sur l’adjectif “adéquat”, on ne peut s’attendre qu’à une kyrielle d’ennuis parce que, évidemment, s’il y a besoin d’une règle, c’est que c’est la notion même d’adéquation qui, dans ce cas, pose problème et qu’il est illusoire de penser que l’adjectif le résoudra.

Descartes disait que le bon sens était au monde la chose la mieux partagée. Mais comme cette affirmation figure en préambule des Méditations métaphysiques, petites sœurs du Discours de la Méthode, on en mesure toute l’ironie. Non, le bon sens ne suffit pas pour s’entendre parce que le vrai bon sens est fatalement toujours le sien. Comme la tenue adéquate.

Si la question de l’adéquation de la tenue en milieu scolaire est une question importante c’est parce que dire ce qu’on peut ou ne peut pas porter, ce qu’on doit ou ce qu’on ne doit pas porter est une autre façon de dire quelle école on veut, quelle est cette école qu’on souhaite voir adéquatement reflétée dans la tenue des élèves.

L’uniforme ? Pour conforter le sentiment du collectif, de l’appartenance ? Sûrement pas vraiment aujourd’hui pour gommer les différences socio-économiques (elles se nichent en grande partie ailleurs), pour couvrir ce nombril que je ne saurais voir ? On devra de toute façon nommer la chose : le bas d’un polo est si facilement remonté et noué au-dessus de la taille, le bord supérieur d’une jupe si aisé à retourner trois fois pour raccourcir sa longueur sur genou). Je crois qu’on se trompe si on entend conférer à l’uniforme la solution qui nous dispensera du débat sur la place du corps dans le milieu scolaire. Dans les pays qu’on donne en exemple sur cette question, l’uniforme appartient à un contexte plus général (notion d’excellence de l’école à laquelle on appartient, que les parents choisissent généralement librement ; compétition et concurrence entre les écoles, pour lesquelles l’uniforme apparaît comme un signe distinctif, etc.). On peut décider de l’uniforme pour peu que le reste de l’intendance suive…

On pourrait légiférer comme des curés italiens aussi. Edicter des règles pour cacher tout ce qu’on cache habituellement sur la voie publique et voiler, en plus, le nombril, les épaules, le décolleté plongeant, la raie des fesses (des garçons adeptes de baggy), le haut des cuisses. Bannir ce qui colle, ce qui moule, ce qui épouse et dévoile les formes affriolantes, même couvertes. Evidemment l’énonciation explicite des interdits met en vedette ce qu’on souhaite rendre discret. Sans compter que tout ça devient bien compliqué et risque d’allumer l’inventivité farceuse des élèves même pas forcément enclins à la provocation. Et de faire passer les autorités pour des adultes bégueules, voyeurs en plus.

Un autre axe du débat porte sur la liberté, ou non, des jeunes (filles) à se vêtir comme elles le souhaitent. Je passerai sur l’argument proprement ahurissant qui consiste à rendre les filles responsables d’attiser les appétits sexuels des mâles alentours. La Fontaine en aurait fait une fable, un remake du loup et de l’agneau, le dominant accusant le dominé de lui nuire. Un effet post #Me Too ?

Je ne suis pas bien sûre que l’autorité scolaire gagne à laisser les écoles décider des règles dans leur coin. Les établissements ne sont pas librement choisis par les parents et ils font tous partie de l’école publique. Je ne suis pas bien sûre non plus que les autorités scolaires gagnent à imposer manu militari une règle de pudeur vestimentaire sans réflexion avec les élèves et les parents sur ce qu’est la pudeur vestimentaire et pourquoi elle importe, à l’école. Ce dont je suis sûre en revanche, c’est qu’on perd beaucoup, en termes de pertinence

éducative, à sanctionner ou même simplement intervenir sur la question d’une tenue inadéquate sans avoir fait de l’adéquation et des raisons pour lesquelles l’institution tient à ce type d’adéquation (et pas à un autre) un discours explicite et si possible dialogué. Si un élève est tenu pour indécent, et déclaré tel aux yeux de tous, sans qu’on soit certain que sa tenue visait une provocation explicite, on lui fait violence. On le stigmatise, sans qu’on soit sûr qu’il ait compris la règle, et qui plus est, sur des choix personnels dont on connaît toute l’importance individualisante à l’adolescence.

Uniforme ou non, dress code ou pas, ce qui importera, c’est le sens éducatif, porté par les élèves eux-mêmes, que les autorités se donneront la peine de mettre en œuvre. Histoire de profiter pleinement d’une question de société pour faire grandir les élèves sans que l’institution s’égare dans des logiques dignes de Madame la pudeur.

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